La Guerre des Clans 123
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 Souvenirs d'une vie lointaine [Épreuve n°3] -Déconseillé aux âmes sensibles et aux orthographophiles-

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MessageSujet: Souvenirs d'une vie lointaine [Épreuve n°3] -Déconseillé aux âmes sensibles et aux orthographophiles-   Dim 7 Sep - 16:18



Souvenirs d'une vie lointaine
   

   



   
Nightmare
   

Dans une caverne sombre, à la roche lisse et noire, luisait une larme de cristal. Sa courbe fragile semblait frémir sous la lune, sa parfaite rondeur s'étirait, se tordait, se reformait alors qu'elle glissait avec lenteur le long d'un pic rocheux surgissant de la voûte écorchée. C'était une larme de neige, un ancien flocon à la dentelle complexe qui s'était déposé au sommet d'une montagne, bien des lunes plus tôt. Il s'était peu à peu recroquevillé, ses branches savamment ornées avaient fondues l'une après l'autre et elle avait commencé à tomber. C'était une longue chute difficile à travers la pierre froide d'une dureté infinie. Une descente dans d'infimes couloirs, d'invisibles rigoles, creusés par des centaines d'autres gouttes, avec pour seule compagnie la noirceur des entrailles d'une montagne.

Elle avait parcouru des milliers de kilomètres dans l'obscurité, entourée de milliards de jumelles, pour enfin aboutir, seule, sous l'éclat lunaire. Ainsi était l'eau, déterminée à percer les montagnes, surmonter les plus solides obstacles, pour créer de nouveaux lieux, de nouvelles cavernes et sommets enneigés. Chaque goutte était un triomphe sur la terre et le temps. Chaque goutte sortait des tunnels obscurs comme une nouvelle naissance. Chaque goutte laissait sur le chemin des parties d'elle-même, c'est innombrables impuretés qui lui avaient un jour permis d'être un flocon de neige, sans craindre de ne pas les retrouver. L'eau sait que la mémoire est changeante, qu'il ne faut pas chercher à la retenir car elle finit toujours par revenir.

La larme de nuage resta une seconde suspendue en équilibre au bout du pic de calcaire, s'agitant avec hésitation à la manière de ces petits rongeurs qui dressent le museau devant leur tanière pour voir si la voie est libre avant de sortir tout à fait. Elle voulait peut-être profiter encore un peu de la lumière de la lune, sentir encore l'air frais qu'elle retrouverait un jour parmi les nuages. Une hésitation des plus normales, car elle allait s'élancer d'une hauteur vertigineuse vers une destination inconnue. N'importe qui aurait fait demi-tour, mais les gouttes n'aiment pas la solitude et savent ce qu'elles ont à faire.

Elle s'élança.

Le temps sembla suspendre son souffle, une fraction de seconde devint une heure. La petite perle translucide ondulait dans son bref vol plané, prenant des formes diverses loin de sa rondeur parfaite. Il lui semblait être à nouveau un nuage. Bientôt, il ne resterait plus rien d'elle, de sa forme, elle serait détruite pour se mêler au reste de la flaque, du miroir liquide, vers laquelle elle se précipitait. Détruite pour se mêler à ses prédécesseurs, former avec elles de nouvelles gouttes qui reprendraient leur route à travers les profondes montagnes ou s’élèveraient à nouveau dans l'azur pour noircir le ciel de leur unité. Elle se brisa sur le sol dans un léger clapotis et un grognement court, inquiet, noya ce bruit subtil.

La plainte venait d'un chat, recroquevillé seul au beau milieu de la caverne, là où aucune flaque ne reflétait encore l'argent lunaire qui s'engouffrait par d'innombrables failles. Autour de lui, les ténèbres semblaient devenues opaques, comme si les sombres pensées de la pauvre créature s’étaient échappées de son corps tel des volutes de fumée. Il avait la respiration sifflante, le pelage dressé et les muscles tendus, sur chacun de ses poils perlait de la sueur. Ce n'était pas le clapotis des gouttes qui l'avait mis dans cet état, il y était habitué. Dans sa tanière nue tombaient des centaines de larmes célestes, de nuit comme de jour, son refuge immense et vide en était parcouru, il ne se serait jamais réveillé pour cela. C'était autre chose qui troublait le sommeil du félin ; Un mauvais rêve comme personne ne devrait en avoir.

Il avait la respiration sifflante, la queue fouettant l’air et les muscles tendus. Le corps frissonnant, non d'un émerveillement semblable à l'eau qui revoit la lumière, mais d'une peur pure. Il s'agita, sa fourrure brune se pris dans les entrelacs de sa litière, s'accrochant à la mousse et s'enroulant autour des brindilles. Il sortit les griffes. Fines et blanches, poignards en croissant de lune. Elles crissèrent sur la pierre noire alors que son souffle devenait de plus en plus rapide. Chaque nuit, il revoyait encore et encore ce chat qu'il aurait préféré ne jamais rencontrer et qu'il n'avait toujours vu qu'en rêves. Qui était-il ? C'était une question que le félin ne s'était pas encore posée. Pourtant, elle aurait été des plus essentielles.

Le chat brun s'éveilla en sursaut, le poil crasseux de s’être tant agité dans la poussière ambiante, les moustaches en bataille. Ses yeux d'un bleu incroyable semblaient avoir ouvert deux fenêtres d'océan sur son museau noir. Les pupilles complètement dilatées par la peur et l'obscurité, il fixa la paroi rocheuse sans en voir les aspérités. Dans son regard était figée l'image d'un chat pâle comme les plus blafards jours d'hiver, la mâchoire déboîtée, le corps couvert de plaies toutes plus affreuses les unes que les autres avec sur le visage les plus profonds désespoirs et les plus violentes douleurs de la mort.

Etoile Mélancolique écouta son cœur battre la chamade et se répercuter en écho sur les parois, essayant tant bien que mal de rester concentré sur le rocher, de garder l'esprit vide. Peut-être y parviendrait-il cette fois. Le moindre de ses muscles lui criait de bouger, mais il ne le fit pas. Le moindre mouvement, la moindre seconde de déconcentration et les choses auraient empirées. Son torse lui faisait mal, comme toujours lorsque sa respiration devenait trop rapide. Un poids semblait lui écraser le poitrail, lui étouffer le cœur. Cela lui rappelait sa vieille plaie infligée par ses propres griffes dans une vie qui lui semblait inaccessible désormais. Il ferma subitement les paupières, essaya de se griffer pour penser à autre chose, mais c'était déjà trop tard. Le flot des souvenirs commençait à remonter.

Alors qu'un peu de sang perlait là où ses poignards blancs venaient d'érafler sa peau, l'image d'un autre chat blafard lui revint à l'esprit. Un grand chat beige à la fourrure courte, au regard de dément et à l’œil crevé. Malgré cela, il n'y eut ni peur ni dégoût dans les pensées du félin brun. Juste une infinie tristesse, des millions de reproches. La vision du crâne beige brisé en milliers de fragments dans un nuage rouge, des derniers mots balayés par le souffle du monstre-serpent crevant l'air sous un ciel de rouille. Traversant la brume sanglante de ce qui autre fois avait été un chat. "Ne m'oubliez pas", alors que c'était justement ce qu'Etoile Mélancolique essayait de faire. Ces tous derniers mots d’une vie résonnaient dans les pensées du brun, comme si le défunt murmurait à son oreille, pourtant, il ne les avait jamais entendues, à peine entre vues.

C'était de sa faute, il n'aurait pas dût aller se jeter dans le piège de Mort de Rire. Il savait que cela n'apporterait rien, que sa fille n’était pas vraiment en danger. Il aurait dût attendre, attendre que le chat finisse par mourir de vieillesse ou au court d'un accident quelconque. Peu importait, il n'aurait pas eu à voir cela. Il aurait voulu que ce malade meurt loin de lui et ne pas à voir l'un de ses derniers amis, aussi meurtrier soit-il, se jeter sous le pire des monstres et périr d'une façon si atroce. Il aurait dût attendre. Rester dans le Clan des Etoiles alors que le borgne l'avait tué d'un coup dévastateur en plein poitrail. Il aurait put retrouver la tranquillité, tout ce qu’il avait tant cherché et trop vite perdu. Mais non, il était redescendu de la Toison Argentée, avait quitté le ciel pour se retrouver à nouveau dans ce monde douloureux avec un souffle au cœur qui ne lui avait pas manqué. Comme si une fois ne lui avait pas suffit, comme s’il avait eut une seule chance de faire mieux. L’impatience, tel était son grand défaut.

Le chat voulut se relever, s'enfuir de toute la force de ses longues pattes. C’était bien le point fort des chats du Vent, autant profité d’avoir un corps taillé pour la course.  Il n'y parvint pas, resta figé par une angoisse terrible qui lui serrait la gorge et le cœur. Qui alourdissait ses muscles et l’empêchait de respirer alors que les images se succédaient encore. Obligé de rester seul dans une semi-obscurité, dans une tanière trop grande qui prend l’eau de tous côtés, obligé de regarder sans ciller ses tourments plus brulants que les feux du soleil. Même s’il avait put s’échapper loin de cette litière, cela n’aurait pas suffit à cesser l'affluence des souvenirs. Lorsque la vague de réminiscence avait commencé, elle ne s’effaçait qu’en le laissant brisé.

Un vide profond lui emplit le ventre alors qu'il songeait à ses amis, à sa famille. Plume Tigrée tout d'abord qu'il avait tant admiré, apprécié, respecté, qui avait été pour lui comme une mère, une amie. Qui lui avait appris les règles des Clans, lui avait montrées les merveilles de la forêt. Elle avait disparue, il la savait morte. Vous savez ces choses là lorsque vous tenez à quelqu'un. Mais que pouvait-il y faire ? Rien. Tout comme il n'avait rien pu faire pour empêcher la mort de sa sœur. Il avait été si heureux de la retrouver, de voir la grande guerrière qu'elle était devenue alors qu’il la pensait perdues depuis presque une vie entière. Pourquoi était-elle morte, même une éternité plus tard ? Après être restée cachée toutes ces années, pourquoi n'avait-elle pas réussi à lui survivre ? C’était injuste, cruel.

Et ses petits, les trois aînés du chat brun ? Ils avaient tous quittés la forêt, bien avant le départ des Clans pour ces nouveaux territoires. Étaient-ils morts eux-aussi ? Ou bien le haïssaient-ils tous, comme Nuage de Secret et Nuage de Vérité devaient le faire ? Et Symphonie des Neiges, l’une de ses plus grandes amies, celle qui avait pris soin de ses deux cadets alors qu’elle n’avait rien demandé. Sur laquelle il avait toujours pu compter et qui avait fini par mener une vie solitaire au point de se couper de tout contacte avec d'autres félins, au point de se laisser mourir noyer dans une caverne alors qu’elle était née dans la Rivière.

Il avait l'impression d'être le pire incapable que le monde n'ait jamais porté. Il ne provoquait que la mort autour de lui, la mort ou la folie. Son Clan, ses mentors, ses amis, sa compagne... tous tombaient à ses pattes, s’entassaient sur sa route. Dans son sillage se trouvaient des monceaux de cadavres. Combien en ajouterait-il encore avant que le sort ne le délivre enfin ? Il avait envie de hurler pour faire cesser ce flux de pensées, mais il aurait risqué de réveiller le Clan de l’Ombre assoupis au pied de la montagne. Il n’en avait pas le droit car un chef ne doit pas avoir peur et ne réveille pas ses Guerriers pour cela. De toute façon, il n’aurait même pas pu leur expliquer ce qui le faisait tant souffrir, il voulait seulement retrouver un peu de calme, un peu de douceur, revoir sa compagne.

Il faillit imploser lorsque le souvenir de Loup remonta à la surface. Son odeur, son pelage, ses yeux verts comme les frondaisons des arbres, sa petite tâche pareil à une pleine lune à la base du cou. Ces souvenirs dévastateurs semblèrent comme du poison violent, comme un coup de tonnerre qui n’en fini jamais de le réduire en cendres. Il la voyait dans chaque lieu où il allait, pendant les assemblées, dans les patrouilles, dans les buissons et surtout dans le ciel nocturne. Elle était partout et pourtant son image s'effaçait peu à peu de sa mémoire alors qu’il faisait tout pour la retenir. Elle n'avait jamais été dans cette forêt, prisonnière de cette sphère. Pourtant, il semblait au chat brun qu'elle était partout chez elle, qu'elle inondait le monde de sa lumière alors qu'elle n'était qu'une étoile, si pâle face à la lune, parmi tant d'autres. La plus merveilleuse des étoiles.

Etoile Mélancolique se dressa sur ses pattes et sortit en trombe de sa tanière sans se soucier d’avoir réduit sa litière en charpie. Il avait besoin de la voir. Il freina de justesse en arrivant sur le surplomb qui longeait la paroi de la montagne. Ses griffes crissèrent sur la pierre, soulevèrent une pluie de graviers qui tombèrent en contrebas. Un peu plus et il aurait fait un vol plané vers le seuil de la tanière du Guérisseur. Il tâcha de se calmer, ce n'était pas le moment de perdre une vie bêtement en tombant d'un rocher. Même si après tout, il n’avait plus que ça à perdre. Il prit trois profondes inspirations. L’air dans ses poumons lui sembla aussi frais qu’une gorgée d’eau de glacier. Gardant les yeux rivés sur ses pattes pour être certain de ne pas glisser il alla se poster sur l'Aiguille. Il ne se risqua pas jusqu'au sommet, de nuit sut était bien trop dangereux, même avec la clarté de la lune qui était à quelques jours d’être pleine, il aurait pût faire un mauvais pas. Il resta sur le côté le plus large. C’était plus sûr et de cette façon au moins, aucun membre du Clan ne le verrait.

Il s'installa soigneusement sur la roche presque froide. Enroula sa longue queue brune autour de ses pattes noires. La chaleur que le promontoire avait emmagasinée durant la journée s'était déjà envolée, l'aube devait être proche, tout comme les saisons froides. Les étoiles étaient toujours là, clairsemées. Etoile Mélancolique bascula la tête en arrière, face à la grande voûte céleste encadrée par les sommets de la montagne et de la voûte des arbres. La nuit, il devenait impossible de voir le dôme de verre qui recouvrait les Clans. Tout était trop sombre pour cela. Il préférait ignorer le couvercle sur la forêt, c’était la raison pour laquelle il levait rarement le museau la journée. S'il y pensait, la sensation d'être enfermé le prenait à la nuque. Il se souvenait qu’il devait être chef quoi qu’il arrive, qu’il n’y avait aucune échappatoire et que leur vie à tous dépendait d’une création bipède. Il n'avait pas besoin de cela en plus de tous ses états d'âme.

Le chef de l'Ombre avait l'impression que les étoiles se raréfiaient ces derniers temps, comme si elles ne voulaient plus voir ce que les bipèdes faisaient subir au monde par delà les limites improbables de cette forêt. Le félin brun avait beaucoup marché dans sa jeunesse. Pas autant que certains Solitaires, mais assez pour avoir décrété que les étoiles sont les mêmes où qu’on les regarde. C'était pour cela aussi qu'il n'avait pas été inquiet lors du voyage jusqu'à la sphère tandis que les Guérisseurs et les autres chefs se faisaient un sang d’encre à ce sujet. Il savait que rien n'aurait été pire que la Grande Ville où ils auraient continués à périr les uns après les autres, même s’il n’avait jamais côtoyé de prêt l’un de ces animaux sans fourrure. Quand au Clan des Etoiles, il s’en moquait comme de la crotte de chèvre. De toute façon, c’est raton-laveur d’argent appréciaient trop de se faire vénérer pour ne pas suivre les Clans.

Etoile Mélancolique mit tant bien que mal une sourdine à ses pensées, il cherchait son étoile, la seule qu'il respectait. Elle devait se trouver quelque part à côté de la lune, juste au coin de la montagne. Il scruta le ciel un long moment, mais les points d'argents étaient si fins dans les ténèbres qu'il avait du mal à les différencier. Au-delà du verre, le ciel était si chargé des nuages de rouille que la Grande Ville avait créée qu’il ne restait presque plus un espace de ciel pur. C’était un miracle que les journées des Clans soient dégagées. Le brun soupira. Une fois encore, il ne l'avait pas trouvée, mais au moins était-il calmé. Son étoile semblait se cacher depuis qu'il avait reçu ses vies, il ne l'avait aperçu qu'une seule fois depuis, c'était en compagnie de Nuage Singulier, lors de l'exploration des Terres Neutres. Elle avait brillée alors avec tant d'éclat que la lune en avait été jalouse. Sans doute admirait-elle son petit-fils.

Le félin tourna la tête vers la tanière des apprentis. Il la devinait sans peine, les sapins couchés les uns contre les autres n'étaient pas très éloignée du promontoire. Nuage Singulier dormait-il ? Le félin soupira de nouveau. Il s'y prenait si mal avec ce jeune chat. C'était un chaton remarquable, qui aurait fait un Guerrier admirable malgré ses problèmes de cœur, mais il était si... bizarre. Etoile Mélancolique était sévère avec lui, mais c'était uniquement pour le bien du chaton. Il souhaitait que le petit puisse accomplir la prophétie qui lui était destinée. Malgré cette certitude, peut-être était-il trop tyrannique. Comment savoir ? Il n'avait jamais été très doué avec les jeunes chats. Tous ses petits le détestaient et lui-même n'avait pas eu le temps d'en être un.

Un nouveau souvenir pointa le museau dans les pensées d'Etoile Mélancolique, d'une façon bien différente de la marée qui l'avait envahie quelques instants plus tôt. Ce souvenir là se glissa dans la tête du brun à pas de velours, avec une douce odeur familière couverte de poussière. Sans troubler la tranquillité de son propriétaire, il commença à dessiner le décor d’une rencontre passée. Le matou ferma les yeux et faillit ronronner de plaisir. C'était l'une des sensations les plus apaisants qu'il ait jamais connu. Il n’aurait jamais espéré voir ressurgir dans sa mémoire la première personne qui ait cru en lui en dehors de sa sœur, son premier mentor, son père ; Langue de Bois.

Il est des souvenirs qui possèdent tant et si bien qu’ils vous semblent réels. Des souvenirs si marquant que même le plus petit détail semble être resté gravé dans la pierre. Celui d’Etoile Mélancolique était l’un de ceux là, captivant et complet, où la seule solution était de se laisser avaler sans attendre la fin. Le matou s’enfonça sans craintes dans les limbes d’une ancienne vie, dans un passage qu’il sentait constamment prêt de lui, mais auquel il n’avait plus pensé depuis qu’il l’avait vécu. Il oublia un instant la réalité pour redevenir un chaton qu’il n’avait plus vue depuis une éternité.






Dernière édition par Etoile Mélancolique le Sam 13 Sep - 21:00, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie lointaine [Épreuve n°3] -Déconseillé aux âmes sensibles et aux orthographophiles-   Dim 7 Sep - 16:20



Souvenirs d'une vie lointaine
 




 
The lost cat and the sputtering  

Petit Banni se tenait dans un coin de la Grande Place du Clan du Calcaire. Autour de lui, les tanières de buissons clairs étincelaient sous l’intense soleil de midi. Le sol était recouvert d’un sable fin et éclatant qu’il était impossible de fixer sans avoir mal aux yeux. Le ciel était d’un bleu limpide, vulgaire, trop parfait, même pour un ciel d’été et les arbres dégarnis au bois couleur de marbre semblaient sur le point de prendre feu. En deux mots, c’était grotesque. Comme si le Clan voulait faire croire qu'il vivait au bord de la mer alors qu'il se trouvait à côté d'un vieux marais. Des centaines de chats immaculés allaient et venaient en tous sens, sans prêter attention au chat noir assit dans une ombre. Le poil soyeux, les pattes impeccables comme si la poussière ne collait pas sur eux. Les seuls qui remarquaient le grand chaton noir, assis seul près d’un buisson, faisaient un pas de côté ou chuchotaient d'un air écœuré. Petit Banni ne s'en préoccupait pas, les yeux rivés sur ses pattes, perplexe, il cherchait du sang.

Cela faisait trois jours qu'il avait tué son frère. Il se souvenait encore très bien de la résistance particulière d'une peau partant en lambeaux, de la puanteur de la chaire nue sous ses griffes. Il savait aussi que deux mouches étaient venues se repaître du festin alors que le bourreau était encore à l'œuvre. Des grosses mouches vertes. L'une d'elle avait une aile tordue et avait décrit des cercles irréguliers avant de se poser pour goûter de sa trompe à une mort en sursit. Il se rappelait que l'air était lourd, poisseux de la sueur de l'été. Qu'à cause de cela et de la fureur il avait eut la vue brouillée et que cela l'avait ennuyé de ne pas bien voir ce qu'il faisait. Il y avait eu aussi les cris de sa mère, pas autant que ceux de son frère, mais quand même assez bruyants. Et puis il y avait eut le silence lorsque le cœur de Patte Pure avait cessé de battre sous ses coussinets. Ce n'était pas une absence de bruit dans la pouponnière, mais un grand calme dans l'esprit de Petit Banni. Il avait labouré le cadavre encore un peu, juste histoire d'être certain que le bout de viande ne bougeait plus et avait fait un pas de côté. Couvert de sang, mais le pelage aussi noir que de coutume. Comme si rien ne s'était passé.

C'était trois jours plus tôt. Il ne s'était pas lavé et n'avait pas mangé depuis. Pas parce qu’il n’n avait pas eut envie, au début, quelques heures après avoir eut fini de massacrer le petit pleurnichard, il avait cherché en vain une flaque propre où se baigner tout entier. Malheureusement, sa mère l’avait attrapé, apporté au chef et il avait dut attendre qu’elle raconte en deux mots ce qu’il avait fait, fonde en larmes et ajoute encore quelques détails. Il avait été question de punition pour lui. Une sorte d’exécution devant le Clan réunit à ce qu’il avait compris. Le chef lui avait dit d’aller attendre dehors pendant qu’il prenait sa décision définitive et le chaton avait obéis. Il aurait très bien pu en profiter pour s’enfuir, mais il ne savait pas très bien qu’elles raisons il aurait eu pour cela. Sa sœur, Flamboyante, était morte. Il l’avait vengé. Le reste n’importait pas.

Petit Banni était donc sortit, s’était trouvé un coin abrité où le soleil d’été ne le dérangerait pas trop et n'en avait pas bougé depuis. Il n'avait pas dormit, l'esprit trop occupé pour cela. Il n'était pas confus, bien au contraire, il savait très exactement ce qu'il ressentait. Un grand calme, des pensées limpides. Comme si avant ce jour il n'avait fait que rêver et qu'il se mettait enfin à vivre. Il se sentait satisfait d'avoir enfin cloué le bec de cette sale peste qu'avait été son frère, d'avoir vengée la mort de sa sœur. D'un autre côté, il regrettait, avait du mal à réaliser. Il n'arrivait pas encore à comprendre qu'il ne verrait plus jamais le pleurnichard maladif que le Clan avait enterré la veille au matin. Il était triste aussi, se sentait affreusement vide à l'idée d'avoir perdu sa sœur. Il se sentait seul d'être le dernier de sa fratrie, reprochait presque à Patte Pure de n'avoir pas survécu, et se demandait comment autant de pensées contraires pouvaient co-exister dans son esprit.

— Bonhour Peki Bagni, fit une voix incompréhensible surgit de la lointaine réalité. Je shuih Angue gue Bois, on houveau menkhor.

Petit Banni leva les yeux. Devant lui se tenait un immense chat brun, plus grand que tous les félins qu'il avait vu jusqu'alors. Mais le matou n'en était pas pour autant un colosse, il avait une ligne élancée, athlétique. Taillé tout autant pour le combat, la course et la chasse. Son pelage, un peu emmêlé, était semblable à de l'écorce de chêne, ses yeux d'un ambre doux comme du miel. Sous sa fourrure on devinait de vieilles et longues cicatrices. Une sur l'épaule large d'une queue de souris, au moins trois sur le flanc droit qui lui faisaient comme des rayures et une au coin de l'œil qui avait dut le laisser borgne au moins deux lunes. Dans son regard d'une profondeur sans limite, on pouvait deviner tant de douceur que de force et de sagesse. Il avait le museau fin, les moustaches longues et blanches, les oreilles parfaitement triangulaires et les pattes puissantes. C'était sans doute le chat le plus extraordinaire des environs, il dégageait une aura forçant le respect, mais on lisait aussi dans ses pupilles la lueur de folie qu'ont tous les chatons. Petit Banni n'y fit pas attention. Il hocha la tête, comme s'il approuvait ce qu'on venait de lui dire alors qu'il n'en avait pas compris le moindre mot et recommença à contempler ses pattes.

Il avait été surpris de voir que le sang restait invisible sur de la fourrure noire. Il ne le voyait pas, mais il le sentait et cela attirait les parasites lorsque la nuit tombait. Des mouches en grande majorité, mais aussi des moustiques qui l’avaient piqué sans délicatesses à des endroits insoupçonnés. Malgré tout, il n'avait pas envie de se toiletter, ni même de se gratter. Il n'avait envie de rien maintenant que sa sœur n'était plus avec lui. Juste d’attendre que les jours passent dans la clarté de ses réflexions avec les images toujours vivent d’un meurtre dont il se sentait un simple spectateur.

— Ecchuhe-moi, mais ku risque gue gne pas comprenhre she que je dhis si hu gne meregarhe pas.

Petit Banni leva la tête, le regard noir tandis que le brun lui montrait un visage amical. Ce chat commençait à l'énerver avec ses bafouillages baveux. Il ne lui avait rien demandé, pourquoi ne le laissait-il pas tranquille ? Comme si cela se faisait d'interrompre les pensées des honnêtes félins alors qu’ils font exprès de rester seuls pour bien montrer qu’il ne faut pas les déranger.

— Allez-vous en, grinça le chaton.

— Ou shinon quoi ? Hu va m'écorsher vif ? Répliqua le brun du tac au tac avant de ravaler sa salive tant bien que mal.

Le jeune chat eut un mouvement de surprise, personne n'en parlait dans le Clan, du moins pas aussi fort. Car parler des crimes au sein du camp aurait signifié la mort pour l’imprudent bavard. Quelqu'un aurait pu entendre le baveux. Ce chat voulait-il se faire abandonner dans le marais en attendant qu’une bête le dévore ? Il devait être inconscient ou stupide. La surprise fit assez vite place à de la colère. Petit Banni se rendait compte du ton sarcastique utilisé par le félin. Il se moquait de lui, cela, il l'avait très bien compris.

— Vous êtes fou ou quoi ? Qu'est-ce qui vous prend de dire des choses pareilles ?

— Quoi ? She h'est pas ka fashon gue communhiquer ? Faire ha peau au shensh propre. Shi on peut guire propre.

Petit Banni plaqua les oreilles contre son crâne. La peur que quelqu'un s'offense de ce que disait le vieux sac à puces n'était rien comparée à la mauvaise plaisanterie qu’il venait de subir. Etre insulté par un idiot, il ne manquait plus que ça. Il avait bien envie de lui arracher une oreille ou de lui crever un œil, mais cela aurait été lui faire trop d’honneur.

— Qu'est ce que vous me voulez ? gronda le noiraud. Vous ne pouvez pas me laisser tranquille ?

Le chat brun bascula la tête en arrière et avala une grande gorgée de salive avant de parler. Petit Hiver en eut un frisson de dégoût tandis que le matou reportait son attention sur lui. Il avait décidément un gros problème.

— Comme he ke heu guisai, je shuih kon houveau menkor. Honc koi et moi ahhons guevoir paker beaucoup gue kemps enkemble. Mieux vaut commensher kout gue shuike, hu ne crois pas ?

Après quelques secondes de concentration pour traduire ce qu'il venait d'entendre, Petit Banni eut un rictus mauvais.

— Mentor ? Vous ferriez mieux d'apprendre à parler avant de vous amuser à ça.

— Ahah. Pas mahe. Je préfère ka à l'écorshage. Mais il faughra faire mieux.

En une seconde, le chat brun s'abattit sur le chaton qui se retrouva écrasé,  la face à moitié enfouie dans le sable, par trois fois son poids en muscle et tendons. Sans plus de bavardage, le bafouilleur s'assit sur sa pauvre victime, comme s'il n'avait s'agit que d'une simple litière un peu récalcitrante. Il ajusta un peu son arrière-train pour prendre une position bien confortable pour lui et commença à se mordiller les puces d'un air nonchalant.

— Poussez-vous ! Vous êtes fou !haleta Petit Banni qui peinait à respirer.

— Pas avant que ku m'ait gui queque choshe gue genkil.

— Quoi ?!

— Genkil, répéta le matou en haussant encore le ton si cela était possible. Ha veux guire agréabhe. Qu'on aime bien enkendre. Un comphiment, un merki, un bonhour... Un kruc shympa quoi. Mais shi ku inshishke queque choshe d'inkéhigent me shuffira. Mais je ke préviens, shé pus gur.

— Vous êtes complètement malade !

— Ah guon, sha sh'est pas genkil.

Petit Banni aurait bien voulu lui répondre toute une envolée d'insultes, mais il était tellement écrasé qu'il n'en avait pas le souffle. Deux guerrières immaculées passèrent devant l'étrange duo, leur museaux délicats se plissèrent alors qu’elles s’interrogeaient sur cette étrange scène. Le matou brun leur adressa un sourire entendu, agrémenté d'un "Bonhour" assez peu naturel, même pour quelqu’un qui ne sait pas articuler. Les deux chattes se détournèrent aussitôt pour s'éloigner au plus vite de cette créature détestable. Le chaton noir aurait bien aimé pouvoir en faire autant, mais le postérieur de son aîné n'avait pas bougé d'un poil. Petit Banni fut bien obligé de céder et dit la première chose qui lui passait par la tête.

— Vous... avez un... beau pelage.

— Merki, mais je he shuih pas ugne femehye et je gue short jamais avec mes apprenkis avant heurs huit hunes. Fait un effort. She 'est pas shi comphiqué. Shershe l'héviguence.

Petit Banni n'en pouvait plus, ce chat était insupportable, dégoutant, stupide et lourd. Au propre comme au figuré. Il allait feuler une nouvelle insulte, mais le matou sembla s'en apercevoir et s'arrangea pour être encore plus pesant. Le chaton émit un piaulement misérable, il avait l'impression qu'un arbre lui était tombé dessus.

— Vous êtes... fort, dit la pauvre victime en pensant au mot fou.

— Bien ! Je ke reshaukerai gueshus kouk a 'heure.

Le matou se leva enfin et Petit Banni put à nouveau savourer une bouffée d'air pur. Il songea aussitôt à se venger de ce malade mental, mais ce dernier semblait lire dans ses pensées. Il lui appuya sur l'arrière-train d'une patte, forçant le noiraud à s'asseoir. A la force qu’il sentit sur le bas de son dos, le chaton comprit aussi qu’il n’avait aucune chance fasse à ce mastodonte.

— Quand hà moi, je krouve que ku es phus mahin que ku veux he faire croire. Et ch'est she qui m'inkrigue. Comment un chat comme koi a pu figuir par écorsher fon frère ?

Petit Banni agita les oreilles tout en se frottant les flancs du bout de la queue pour oublier la pression qui les avait écrasés. Le brun ne s'était pas moqué de lui cette fois, son regard ne trompait pas. Le jeune chat y avait lu tant de compassion et de tristesse qu'il avait été incapable de maintenir le contact visuel. Il ne savait pas quoi lui répondre. Il aurait aimé pouvoir tout raconter à quelqu’un, mais il sentait que s’il le faisait, il perdrait ses moyens.

— Ce ne sont pas vos affaires, déclara-t-il d’un ton sec.

— Je crois que shi. Car shi kon père ke kue on guira que sh'est ma fauke.

Le chaton tourna vivement la tête. Il espérait avoir mal entendu, mais il était persuadé du contraire.

— Comment ? Qu'avez-vous dis ?

— Kon père, ih vouguait êkre kon menkor. Sh'est pour sha que ku gn'as pas éké abanguonné guans gue marais ou mashakré shur ha grand pace. Ih a guit au chef qu'ih gue vouhait pas pergure shon guernier enfant. Mais je gue cognais. Sh'est pour ainshi guire mon frère. Ih vouhait avoir gue phaisir gue ke kuer guans un coin et faire croire que ku avait eut un acciguent.

Petit Banni ouvrit des yeux ronds comme deux lunes. Pas tant à cause de ce qu'il venait d'apprendre sur son père, il savait que le félin blanc, à première vue sans histoire pour le Clan, lui en avait toujours voulu d'être né avec un pelage noir et aurait donné une patte pour qu’on retrouve son cadavre dans un fossé. Il savait aussi qu'on n'échappait pas sans raison à une sentence de mort au Clan du Calcaire, surtout après un crime aussi horrible que le sien. Que son père ait voulu se faire passer pour son mentor était un peu plus étonnant, mais logique d’après le reste de son plan. Patte Pure avait toujours été son préféré, normal, c'était le seul blanchâtre de la portée. Non, ce qui avait le plus stupéfié le chaton c'était la brève phrase que le brun avait presque marmonné.

— Alors vous... vous êtes mon oncle ?

— Moui on peut guire sha.

— Mais je ne vous avais jamais vu avant, je ne sais pas qui vous êtes, je ne savais même pas que mon père avait eut un frère !

— Et ih vaugurait mieux que ku fasse comme shi sh'ékait koujours he cas. Aucun gue hous gue vougurait que sha sh'ébruike.

Le brun déglutit une nouvelle fois, basculant la tête à un angle défiant l’articulation de son cou. « Cela faisait longtemps » aurait pu penser le chaton s’il n’avait pas été aussi obnubilé par ce qu’il était en train d’entendre.

— Alors... vous vous êtes porté volontaire pour être mon mentor ?

— Vohonkaire on. Guisons que kon père gu'a pas krop héguiké quand je hui ai fait comprengure qu'ih pourrait faire gueux coups en un et m'akirrer gues probhèmes kouk en she guébarashant gue koi.

— Vous êtes fou? Pourquoi avoir fait ça ?

— Guéshiguément sh'est kon mot préféré. Pour ha h’unique fois, je gue shuis pas fou. Et shache que shi ku gue me coguais pas, moi je ke coguais. Et je he vais pas ke laicher sheul avec she guanger à quatre pakes shur kes krouches.

— Mais... si vous dites que si je meure on vous le mettra sur le dos, vous allez vous attirer des ennuis. Pourquoi vouloir vous attirer des ennuis ?

— Parshe que sh'est un gue mes pashe-kemps favori. Et huis, je gue rishque rien puishe-qu'on va she guébrouiller pour que ku gue ke fashe pas kuer.

— Comment ?

— En faigant gue koi un Guerrier pargui.

Petit Banni observa le bafouilleur avec attention. C'était étrange, comme s'il réalisait enfin que durant tout ce temps il avait parlé à un chat bien vivant. Ce félin brun, aussi bizarre et dangereusement déluré soit-il, avec sa prononciation horrible, avait misé sa propre vie pour sauver la sienne. Le chaton qui durant des lunes avait pensé que seule sa sœur l'aimait, découvrait un nouveau membre de sa famille prêt à l'aider face au monde. Il n'avait pas eu le temps de découvrir la solitude que ce félin venait l'épauler. A cette seconde, plus rien ne compta d'avantage aux yeux du chaton que l'idée de devenir le meilleur combattant qui soit, pour que ce mentor illettré à la langue bien pendue puisse être fier de lui.

Pour la première fois, le noiraud réalisa que cet étrange personnage n’était pas aussi laid et pitoyable que ce qu’il avait pensé. Il découvrit sa carrure de combattant, devina les griffes tranchantes dans les fourreaux bruns et le regard vif emprunt d’une grande intelligence. Au même instant, le matou se jeta à nouveau sur son pauvre cadet, le plaquant une nouvelle fois au sol dans la position la plus humiliante que le pauvre chaton n'avait jamais connu et qu'il n'aurait jamais cru devoir vivre deux fois en moins de quelques minutes.

— Mais ! gémit le pauvre petit sous le gros arrière-train marron. Pourquoi vous faites ça ? Je vous ai déjà fait un compliment !

— Je k'avait prévegu. Je k'ai gui que je me rejekerais shur koi kout à h’heure. She gu'est pas ma fauke shi ku gn'écoukais pas.

— Mais c'est injuste !

— Première leshon mon chakon, ha vie est injuske. Mainkenant que ku he shai, je vais k'apprengure à pasher oukre. Mais avant sha, je veux ke ku me guise queque choge gue vrai.

— De quoi ?

— Vrai, gnon dishimuhé, shinshère. She que ku peu êkre hent parfois. Par egugempe, dis moi she que ku reshent.

— Je sens qu'on m'écrase !

— She gn'est pas gue sha que je pargue. Que reshen-tu, guan she Clan ? Y es-ku heureux ? Vougurais-ku y vivre pour koujours ?

Petit Banni resta silencieux un instant tandis que le matou déglutissait tant bien que mal. Il n'y avait jamais pensé. Il s'était senti si bien avec sa sœur qu'il n'avait jamais cherché à s'intéresser au Clan, pour lui, cela avait toujours été l’endroit où il passait la nuit, rien de plus. Après tout, on ne lui avait jamais rien demandé à ce sujet alors pourquoi s'intéresser à ce dont personne ne parle ? Vivre ailleurs ? Il était né ici, c'était dans l'ordre des choses que d'y rester. Il n’avait jamais entendu parler d’un chat ayant décidé de changer de Clan. Seule sa sœur ne cessait de parler de s’enfuir, mais ce n’était que des jeux, des rêves enfantins, c’était irréalisable. Ce félin brun posait vraiment d'étranges questions.

— Je ne sais pas, fini par souffler le chaton, le museau dans la poussière.

— Ekshelant. Mainkeant regargue.

Le noiraud sentit le poids sur son corps se relâcher. Le brun matou s'était levé et se tenait désormais face au campement où les innombrables guerriers blancs n'avaient cessés de s'agiter. Petit Banni les avait complètement oubliés durant la conversation, comme s’il s’était trouvé seul au monde avec son oncle nouvellement découvert. Voir la foule grouillante de pelages d’albâtre le surpris presque.

— Que vois ku ? demanda le brun sans quitter les guerriers des yeux.

Le chaton ne savait pas trop quoi répondre. Il décida de s'élancer tout de même. Il commençait tout juste à comprendre ce que le matou cherchait à lui faire découvrir, ignorait encore que cela guiderait le restant de sa vie.

— Je vois les Guerriers et Guerrières du Clan du Calcaire. Je vois leurs tanières et le promontoire. Je vois le sable, la terre, les arbres et le ciel.

— Bien. Ku gn'est pas aveugue. Mainkeant, gui moi qui ke vois.

Petit Banni agita une oreille d'agacement en entendant la moquerie de son voisin, mais il fut bientôt trop occupé à scruter la masse blanche à la recherche d’une réponse acceptable. Les félins passaient de droite à gauche et inversement, sans se soucier de ce qui les entourait. Il y avait un groupe de Pelages Sombres, des chats qui comme lui n’avaient pas la fourrure immaculée, en train de bavarder joyeusement de tout et de rien.

— Je ne sais pas. Tout le monde peut me voir, mais personne ne nous regarde.

— Parfait. Je shavais que ku ékais un pekit mahin. Sh'ai-tu pourquoi pershogne gue gous regargue ? Parshe que gous shommes guifférents. Regargue sh'est chats. Ihs sh'ont kous iguenkique. Et je gne pargue pas que gu peguage. Kous rêvent gues même shoses. Êkre un Guerrier vaheureux, un vékéran akenkif, voir un chef. Gous, hes pehage shombre, sh'est aukre shoshe. Gous gue pouvons pas guevenir chef, ahors ih faut krouver gues rêves guifférents, à gnokre porkée. Shauf que ha encore, koi et moi shommes gues originaux. Kous sheux qui gous reshemble, par he pehage j’enkends, vouguraient êkre bhancs, pouvoir she fongure guans la fouhe et faire pakie gu Clan. Shé pour sha qu’aucun ne change gue guom. Bagni un, Bagni gueux… ha mékogue gue shes ahbiguos ont krouver pour gous fongure guans un groupe et qu’on gne fashe phus akenshion à eux, qu’on reshke guans gu’aukre krou avec h’impreshion gu’êkre à gnokre phashe. Shauf que she gu’est pas unheu pashe pour un chat. Ahors gous gueux, gous gue guevons pas rêver à sha, parshe que shihon gous gue vaugront pas mieux que hes pehage bhancs. Et comme gous gue parkageons puhs hes rêves gues aukres ihs gue gous voient pas.

Petit Banni pencha la tête sur le côté, en proie à une intense réflexion tandis que le brun faisait jouer les muscles de sa mâchoire pour la détendre après cette longue tirade. Le noiraud n’avait pas saisit tout ce que le matou avait dit, vu ses difficultés à articuler, cela aurait été impossible. Toutefois, il avait compris quelques morceaux essentiels qui le laissaient perplexe.

— Mais, je n’ai jamais pensé à changer de Clan pour autant. J’aurais voulu en faire partie. Même si la vie des pelages sombres, comme nous, n’est pas idéale, elle ne m’allait pas si mal.

— Vraiment ? Pourkant ku a guis « j’aurais ». Parshe que tu shais dégormais que she gn’est phus poshible. Ku gn’as pas he choix, ku va guevoir krouver unhe aukre ambishion que ha guormahiké.

— Et si je ne veux pas être différent ? Si ça me conviens d’être semblable à tous les autres ?

— Ahors kon père ke kuera. Pour vaincre au kombat, il faut pensher à she à koi pershongne gue penshe, shignon, ku shera mort avant même gue commancher. Or, pour pencher komme sha, ih gue shuffit pas gue he vouguoir. Sheux qui font h’effort gu’êkre invenkif en kombat auront koujours he risque gue faire unheu erreur et gue périr. Shi sheha convient à ha majoriké gues Guerriers sha gu’iras pas pour koi. Kon père gu’arraikra jamais gue chercher à ke guire. Ku gu’a pas he groit à h’erreur. Ku guoi apprengre à acchépter gu’êkre uhique ou ku h’aura jamais he kahent shuffigent. En puhsh ku guécouvrira unheu guiberté qui vaut kous hes shacrifiches.

Petit Banni baissa la tête, plongé dans ses réflexions. Suivre le cheminement des pensées du marron n’était pas chose aisée, mais si son père voulait le tuer, il lui semblait que sa meilleure chance de survie était de devenir le meilleur Guerrier possible et si c’était la seule façon possible d’après son oncle, il se devait d’essayer. Il repensa à ses jeux avec sa sœur au bord du  ruisseau secret où ils passaient leurs journées. Elle rêvait d’être libre, de pouvoir fuir le Clan alors que lui se contentait de vivre sa vie au présent. Il se souvenait de la lueur dans ses yeux lorsqu’elle parlait de s’enfuir, lorsqu’elle imaginait des lieux impossibles, merveilleux ou terribles, dans lesquels elle l’emmenait par la seule force des mots. Il avait tant souhaité voir ce qu’elle voyait, être un tout petit aussi incroyable qu’elle lui aurait fait tellement plaisir. Elle aurait compris ce que le matou avait dit. Aurait fait des crocs et des griffes pour montrer à quel point elle était unique. Elle avait compris toute seule qu’on n’existe pas si on n’a même pas de nom propre et avait libéré son frère du moule des pelages sombre bien des lunes auparavant, grâce à un simple mot en hommage à ses yeux. Il leva la tête pour croiser le regard ambré du félin brun.

— Alors je serais Nuage d’Hiver, dit-il avec un ton assuré.

Un sourire de fierté passa dans le regard du matou, le chaton avait fait exactement ce qu’il espérait.

— Et moi, Angue gue Bois, je promets gue ke kransmekre ma forshe et ma ruge et gue faire gue koi he meilleur Guerrier que ku ait jamais konnu. Shoit guemain à h’arbre coupé et kache gue gne pas ke faire kuer d’ishi là.

Langue de Bois pivota et s’en alla vers la tanière des Guerriers Pelage Sombre. Le recoin d’ombre où s’était caché Nuage d’Hiver depuis trois jours lui sembla très lumineux lorsque son mentor s’était retiré de la lumière du soleil. Le jeune apprenti bouillait d’impatience à l’idée de découvrir ce que ce chat plein de surprises lui réservait encore. Il songea soudain à quelque chose qu’il aurait dût demander dès le départ et dut à moitié crier pour être sûr que le matou l’entende.

— Me diras-tu pourquoi tu parle aussi mal ?

— Sha guépends, répondit le brun en tournant légèrement la tête. En as-ku begoin pour me réchpékter ?

Nuage d’Hiver resta silencieux, le matou brun hocha la tête et reprit sa route. Bien sûr que non, il n’avait pas besoin de ça pour respecter cet être hors du commun. Il était prêt à suivre son mentor jusqu’aux frontières du monde, à parcourir avec lui les millions de paysages dont avait rêvé sa sœur, à apprendre à se dépasser et être soi-même pour ne plus faire partie de ce Clan qui lui avait pris ce qu’il avait de plus précieux au monde et l’avait empêcher de vivre si longtemps. Grâce à Langue de Bois, même l’idée d’être la cible de son père semblait moins dramatique. Avec lui, il parviendrait à apprendre l’art de la survie et de la liberté, mais d’abord, il allait devoir se laver.






Dernière édition par Etoile Mélancolique le Sam 13 Sep - 22:39, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Souvenirs d'une vie lointaine [Épreuve n°3] -Déconseillé aux âmes sensibles et aux orthographophiles-   Dim 7 Sep - 16:29



Souvenirs d'une vie lointaine
 




 
Amber eyes  

Les images devinrent flou tandis qu’Etoile Mélancolique revenait à la réalité. Il se surprit à ouvrir les yeux, découvrant que dans le ciel l’aube commençait à se dessiner. Des raies rosées s’élevaient par l’est, couvraient peu à peu le ciel tandis que les innombrables oiseaux des montagnes commençaient à chanter pour saluer le jour. Etoile Mélancolique n’avait pas bougé, il était resté assis, dans la même position que celle qu’il avait eut des années plus tôt. En y repensant, il se demandait comme il avait pu se laisser convaincre par les paroles si obscures et inintelligibles de Langue de Bois. Après tout, il lui avait promis un avenir de vigilance permanente et d’exclusion. Pourtant, le jeune Petit Banni avait été séduit par cette idée, avait décidé de tenter le grand saut plutôt que stagner. De devenir quelqu’un dont il pourrait être fier.

Le chef de l’Ombre avait l’impression d’être à un croisement dans sa vie, comme à l’époque de cette rencontre où il aurait put devenir aussi fou que Mort de Rire à cause du meurtre de son frère. Comme l’eau qui pourrait à la fois s’envoler sous le soleil ou poursuivre sous terre. Sauf qu’il ne pouvait laisser la décision du chemin à prendre au simple hasard. Des vies étaient en jeu et il ne repousserait pas éternellement l’échéance. Cette fois, il serait seul à choisir ce qu’il souhaitait devenir. Il n’y aurait pas de Langue de Bois pour lui offrir le courage, pas d’Âme Flamboyante pour lui faire don de la créativité, ni même de Loup pour l’amour et la repentance. Il se demanda, si un jour il devait offrir une vie à un jeune chef, quel genre de talent il aurait à léguer.

Soudain, Etoile Mélancolique aperçu quelque chose du coin de l’œil. Il tourna aussitôt la tête et découvrit son minuscule petit-fils occupé à l’observer. Le chaton écaille-de-tortue était presque invisible dans les derniers fragments de ténèbres, seuls ses grands yeux ambrés luisaient dans l’obscurité. Le matou songea que Nuage de Vérité avait eut raison de le baptiser Petite Nuit. Jamais chat n’avait été aussi proche des noirceurs mouchetées d’étoiles qui couvraient le sommeil des chats. Le brun eut presque honte de l’avoir privé de ce nom.

— Que fais-tu là ? demanda l’ainé d’un ton un peu brusque. Tu m’observe depuis longtemps ?

— Assez, répondit le chaton et, une fois encore, le calme et la profondeur de sa voix surpris le grand chat. Je me demandais à quoi vous pensiez.

Etoile Mélancolique ne répondit pas, il fixa le ciel où les étoiles s’éteignaient les unes après les autres. Il songea au regard de Nuage Singulier. D’un ambre si particulier, presque couleur de miel. Le petit chat ressemblait tant à Langue de Bois. Sa taille fine, son port fier, sa langue acerbe et son courage aux limites de l’inconscience. Pendant une fraction de seconde, le matou trouva cela insupportable et, si le petit avait eut le malheur de lui parler, il l’aurait sûrement jeté du haut du rocher ou égorger en quelques secondes.

Cette réaction surpris le félin. Il n’avait jamais été comme ça, le seul chaton dont il avait souhaité la mort avait été son frère, pas ses descendants. Peut-être était-ce à cause du souvenir encore trop frais de cette lointaine rencontre. De son dégoût à l’idée qu’un chat puisse autant ressemblé à son père alors que lui-même n’avait plus rien en commun avec lui. Certes, il était brun désormais, mais c’était bien tout. Prisonnier d’un corps qui n’était pas le sien, ses traits n’étaient plus ceux que lui avaient légués Langue de Bois. Peut-être était-ce aussi dut à l’esprit de ses mauvais rêves. Il avait put essayé de le pousser à accomplir ce qu’il lui avait tant répété dans son sommeil. « Tue-le avant qu’il ne te tue ». Etoile Mélancolique ferma les yeux pour chasser la voix hurlante du fantôme revenant à son esprit. Il était parfois tenter d’obéir, il se disait que sa vie serait peut-être moins compliquée s’il n’avait jamais rencontré Nuage Singulier.

— As-tu déjà connu un chat qui a changé ta vie au point de faire de toi quelqu’un que tu n’aurais jamais pensé être ? demanda le chef pour songer à autre chose.

— Vous, une fois.

Le matou tourna brièvement la tête. Il s’attendait à une réponse bien différente, bien moins rapide. Il s’attendait à ce que le chaton dise qu’il n’en avait aucune idée ou le laisse continuer à parler. La vitesse à laquelle Nuage Singulier lisait dans vos pensées, cela aussi c’était déstabilisant et lui rappelait Langue de Bois.

— Et qu’elles sont tes impressions ?

— Mauvaises, vous êtes nul.

Etoile Mélancolique aurait cru que son pelage allait se dresser sur sa nuque et que ses griffes sortiraient toutes seules après une critique aussi brusque et non dissimulée, mais son corps devait être d’accord avec ce que disait sans crainte la petite chose chétive. Il s’y prenait mal, il le savait très bien. Pourtant, il n’arrivait pas à se décider à changer. Qu’elle méthode conviendrait ? Il n’en avait aucune idée et le retour incessant du chat mort dans ses rêves ne l’aidait pas à se concentrer sur le problème.

— Si je suis aussi dur avec toi c’est parce que je voudrais que tu accomplisses de grandes choses. Tu es quelqu’un de particulier Nuage Singulier, les félins particuliers ont la force de repousser les limites.

Cela ressemblait à quelqu’un qui se cherche des excuses, mais c’était vrai. Il aurait aimé avoir le talent de Langue de Bois pour faire comprendre à ce chaton à quel point il était unique, à quel point cela était important et à quel point il était persuadé que ce ne devait pas être pour rien. Nuage Singulier le tira de ses pensées une nouvelle fois.

— Sauf que vous ne m’avez même pas demandé si j’en avais envie, dit-il. Vous me proposez un destin sans même me dire ce qu’il contient et vous voudriez que je sois de tous cœur avec vous. C’est impossible et vous le savez très bien.

— Ne voudrais-tu pas seulement essayer de découvrir jusqu’où tu pourrais aller ? Ce que l’avenir te réserve si tu me laissais t’enseigner ce que je sais, t’aider à découvrir les innombrables capacités en toi ?

— Vous me l’apprendrez je le sais, mais ce que vous ne m’apprendrais jamais c’est ce que je pourrais en faire. Vous essayez de me changer sans même chercher à savoir ce que je pense, sans même me laisser votre confiance. Vous me tenez prisonnier, vous attendez que je devienne ordinaire pour pouvoir me faire redevenir extraordinaire. C’est un peu trop compliqué vous ne croyez pas ? Il vous aurait suffit de me demander si je voulais rester.

C’était incroyable comme tout semblait évident lorsque Nuage Singulier se penchait sur un problème. Etoile Mélancolique soupçonnait que s’il nommait l’apprenti chef pour une semaine, ce dernier serait parvenu à créer une paix durable entre les Clans d’un simple claquement de griffe dans la Combe de l’Olivier

— Parce que tu voudrais rester ?

— C’est un peu tard maintenant. La réponse n’est plus exacte. Je suis venu pour vous aider, mais pas de la façon dont vous l’imaginez. Je resterais jusqu’à ce que cela soit fait. Cependant, ne vous attendez pas à plus de ma part.

Les deux félins restèrent silencieux. Etoile Mélancolique ne savait plus trop quoi penser. Les choses devenaient si compliquées lorsqu’il était question de l’éducation de ce chaton. Il ne savait même pas ce qu’il comptait vraiment faire une fois les capacités de Nuage Singulier développées. Voulait-il vraiment s’en servir ? Il avait songé à l’utiliser pour se venger du Clan des Etoiles, mais par quel moyen ? Plus les jours passaient et moins ses idées étaient claires. Le temps finissait par le rattraper. Il n’avait jamais pensé à la vieillesse, ne s’était jamais trop préoccupé des Anciens. Il avait le sentiment qu’il serait toujours resté jeune, qu’il serait mort bien avant de connaître la gâterie. Il avait dût se tromper, encore une fois.

— Ce chat que vous avez rencontré, en quoi vous a-t-il changé ? demanda l’écailleux.

Contrairement au noiraud, Etoile Mélancolique prit le temps de la réflexion avant de répondre. Difficile de déterminer en quoi les autres pouvaient vous changer. Il repensa au souvenir qu’il venait tout juste de revivre, songea à plusieurs réponses possibles avant d’opter pour la moins détaillée.

— Il m’a fait découvrir que j’avais du courage et des rêves.

Cette fois ci, Nuage Singulier ne commenta pas la réponse. Il se contenta d’hocher la tête. Décidément, on ne pouvait jamais savoir à quoi s’attendre avec cette boule de poil. Les deux félins contemplèrent l’éveil de l’aube. L’air était empli d’une douce odeur de pin mêlée de la fraîcheur des neiges éternelles. Il fallait attendre l’après-midi avant que l’air ne devienne aussi chaud dans les montagnes que dans le reste de la sphère. Etoile Mélancolique songea qu’il n’aurait put rêver meilleur endroit pour vieillir.

— Ce devait être quelqu’un d’incroyable, souffla Nuage Singulier, faisant presque sursauter son aîné.

— Oui, il l’était, répondit le brun d’un ton rempli de regrets.

— Vous n’auriez rien pu faire pour le sauver.

Etoile Mélancolique tourna la tête, les yeux écarquillés. L’idée de vieillir sans plus de complications venait de s’envoler de son esprit pour être remplacée par un mélange d’angoisse, de surprise et de colère.

— Comment sais-tu…

— Quelqu’un me l’a dit, coupa le petit.

— Mais ce n’était pas sur ces terres, personnes dans les Clans n’a jamais connu celui du Calcaire.

— Pourtant je le sais. Je sais aussi que ce chat n’aurait pas pris la peine de vous faire découvrir tout ça s’il n’avait pas vu en vous quelqu’un d’extraordinaire. Vous avez bon cœur Etoile Mélancolique, vous avez du courage, de l’honneur et de la sagesse, mais la mémoire trop défaillante pour vous en rappeler. On ne souvient jamais assez des bons souvenirs alors qu’ils nous changent autant que les rencontres qui les ont créés.

Le chaton se leva et scruta le ciel intensément. Son petit corps fin parfaitement droit, tendu vers les dernières étoiles comme s’il avait voulu bondir à leur rencontre. La queue basse, il ferma les yeux et pris une profonde inspiration. Etoile Mélancolique le regardait comme l’on regarde un animal étrange qu’on pensait inventé. Il se demanda s’il lui avait ressemblé lorsqu’il était jeune. Un petit être fragile aussi léger qu’une plume. Il détaillait ses petites pattes, ses oreilles minuscules, son profil trop fin pour être celui d’un mâle et s’étonna qu’une telle force puisse vibrer en lui.

Dans l’esprit du chat brun, la silhouette de Langue de Bois laissait sa dernière empreinte, comme un reflet à la surface de l’eau, les dernières ondes laissées par une goutte tombant sur un miroir liquide, le souffle s’effaçant sur une vitre. Il entendit sa voix murmurer de simples mots, pas la voix inaudible qui lui avait écorchée les oreilles tout au long de son entrainement, mais celle claire et douce qu’il entendait avec son âme lorsqu’il pensait à son mentor. Des mots que tout le monde rêve d’entendre, mais que personne ne prends la peine de prononcer :

« Un jour, ce chaton sera le plus grand félin que la forêt n’ait jamais connu. Même s’il ne change la vie que d’une seule personne. »

Langue de Bois avait raison, il suffisait de le regarder pour voir que ce chaton accomplirait des exploits. Il se demandait si le félin brun qui n’arrivait pas à parler à cause de sa langue coupée avait eut cette même certitude le jour où il l’avait rencontré. Son père avait-il deviné qu’il deviendrait chef de deux Clans alors qu’il s’était assis sur lui ? Par la suite, Etoile Mélancolique avait appris que jamais le matou ne faisait les choses au hasard, qu’il avait toujours eu un objectif. Si Langue de Bois s’était fatigué à faire de lui un Guerrier, c’était bien qu’il avait deviné que le jeune Nuage d’Hiver n’était pas fait pour rester dans l’ombre dans un buisson.

Le chat aux yeux bleus ferait tout pour qu’il en soit de même avec son petit-fils. En mémoire de tous ceux qu’il avait perdu. Loup, Plume Tigrée, Symphonie des Neiges, ses chatons, sa sœur et des tants d’autres valeureux partis trop tôt. En hommage à toutes les vies qu’il avait vu s’éteindre, il reprendrait l’œuvre de Langue de Bois pour offrir à ce monde un chat digne de ce nom. Il ferait en sorte de donner à Nuage Singulier le courage sans limite pour en protéger des milliers. Quitte à devenir odieux, quitte à s’aventurer aux frontières de l’honnêteté, quitte à manipuler, trahir ou s’asseoir dessus, il trouverait un moyen pour que le jeune félin écaille-de-tortue fasse tout pour être meilleur que lui.

Sous les yeux des deux chats s’étendait de vastes forêts couvertes de toutes les nuances de vert. Au loin, inaccessible, la haute tour blanche resplendissait pareil à une épée dressée vers le plus haut point de l’étrange dôme. Ce lieu improbable, coupé de la destruction extérieur, où chaque jour semblait radieux, était devenu un foyer pour des centaines de créatures perdues. Loin des monstres et des ruelles mortelles de la Grande Ville. À la place d’immeubles, sur la gauche, des herbes hautes et tendres parcourue de lièvre s’agitaient, pareil à un lac végétal balayé par les vents. De petites collines se devinaient sur leur droite avec un peu plus loin le bois rougeoyant des Ténèbres. Des nuées d’étourneaux s’élevaient dans le ciel clair, dans un milliers de battements d’ailes. Ils tournoyaient à quelques centimètres du couvercle de verre qui les séparaient des hauts courants aérien où l’air devient si froid que le corps semble ne plus compter.

Les plus matinaux chats du Clan s’éveillaient un à un, des fourrures chamarrées s’extirpaient des failles dans le flanc de la montagne, comme si la roche mettait au monde des petits esprits félins. Ils se saluèrent, se frottèrent le museau. Adressèrent un regard attentif en direction du promontoire lorsqu’ils y voyaient leur chef. A moitié inquiet, à moitié intrigué, ils détournaient les yeux, tantôt agacés et tantôt indifférents, lorsqu’ils réalisaient qu’il n’y avait pas d’annonce à attendre. Certains partirent aussitôt chasser, s’éloignèrent le long de la pente pour traverser des forêts de sapins, découvrir de nouveaux ruisseaux, entrainer de jeunes apprentis prometteurs. D’autres trainèrent un peu autour du tas de gibier pour bavarder ou profiter d’un instant de calme avant que la Grand place ne soit bondée.

Etoile Mélancolique tourna la tête pour observer la réaction de son petit-fils face à ce spectacle vivant, mais le chaton avait disparut. Il était certain qu’il ne l’avait pas rêvé, même si ses souvenirs pouvaient sembler des plus réels, il savait faire la différence avec le présent. Le félin brun ne chercha pas à courir après le jeune chat. Il se contenta d’attendre que le soleil descende le long des montagnes pour réchauffer son pelage sombre. Il lui semblait que c’était la première fois depuis des lunes qu’il se sentait aussi reposé et serein. Que plus rien ne comptait et qu’il n’y avait rien d’urgent dont il fallait s’occuper. Après tout, le monde sait très bien vivre sans aide, il pouvait savourer un instant le souvenir d’un souvenir.

Et tandis que s’effaçait la dernière volute d’obscurité, une petite étoile solitaire brillait encore au dessus des montagnes. Une étoile dont on disait qu’elle sentait le thym et portait sur le cou une tâche en forme de lune. Etoile Mélancolique ne la vit pas, il avait les yeux clos et inspirait à fond l’odeur des branches de pin.




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